Eduardo Bernasconi

« L’enfance : un panoptique, une tour de contrôle. »

Conférence D’Eduardo Bernasconi donnée à Strasbourg, le 25 Novembre 2016

Vendredi 27 avril 2018, par Ferbos // Activités

« L’enfance : un panoptique, une tour de contrôle. »

 

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Conférence D’Eduardo Bernasconi donnée à Strasbourg,

le 25 Novembre 2016

(Commentaires relatifs aux fragments de Co-ire)

Co-Ire, une écriture d’enfants ?

 

 Si « L’Anti-Oedipe », écrit à quatre mains par Deleuze et Guattari, problématise l’idée de famille, surtout une critique de la « famille sacrée », et nous propose une nouvelle manière de penser qui passe par les machines désirantes, corps sans organes et autres logiques, loin des modèles rationnels et montrant de cette manière les principes d’autres mondes de possibles, je propose pour cette rencontre, de faire quelques commentaires sur « Co-Ire : Album Systématique de l’Enfance », de René Schérer et Guy Hocquenghem. Publié en 1977, quatre ans après « L’Anti-Oedipe », il me semble que c’en est une conséquence directe.

« Co-Ire » propose un démontage de la notion de l’enfance, en la déconstruisant, libérant l’enfant des brackets imposés par les modélisations psychopédagogiques, psychologiques, esthétique, et scientifiques. Avec cette dé-construction , les notions de littérature infantile et son envers, la littérature adulte, s’en trouvent perturbées. Construit avec des fragments de livres, des rhapsodies de citations, des proliférations de fictions, des constellations de personnages, le dernier roman sur l’enfance de Guy Hocquenghem et René Schérer construit un nouvel univers de l’enfance. Nouvelle érotique ?

 Je cite « Co-ire » : “Ce livre est écrit en marge du système qui a créé l’enfance moderne, l’a définie, compartimentée, et la maintient moins dans un état de sujétion et de contrainte que de consentement et de torpeur.”

Commenter, dialoguer et générer de nouvelles manières d’interroger les notions de la psychanalyse, des notions prises comme des données, - comme dans ce cas, l’enfance -, et d’un autre côté empêcher qu’elles ne se calcifient, qu’elles ne deviennent des concepts zombies. Ça, c’est le but. Est-ce trop ambitieux ?

(Une parenthèse)

  Avant de poursuivre, je voudrais vous raconter une petite histoire :

Étant enfant, je me préparais pour prendre la première communion avec des bonnes sœurs. J’ avais à peu près 7 ou 8 ans et j’ai un vague souvenir que dans l’église tout le monde parlait de Dieu : Dieu est ici, Dieu est là, Dieu est partout....

J’avoue aujourd’hui, presque 50 ans après, que ça m’a beaucoup troublé.... Un jour j’ai décidé de m’échapper, et je me souviens d’avoir couru à perdre haleine pour arriver chez moi. Une fois arrivé, je me suis caché dans le placard. Je suis sorti au bout d’une heure à peu près . Ma mère, qui venait d’ arriver de son travail, m’a demandé ce que je faisais à la maison.Très sérieusement, je lui ai dit que je n’irais plus au catéchisme...

Juste à ce moment-là quelqu’un sonne à la porte. C’était une religieuse qui venait me chercher. Quel moment de tension, grave pour moi ! 

Et quand ma mère m’a dit, « Eduardo, la Sœur vient te chercher », je lui ai répondu, « Non, je ne bouge pas d’ici ! ».

Ça a été mon premier acte de révolte, d’insurrection...

Le soir venu, mon père m’a demandé pourquoi je ne voulais pas continuer avec le catéchisme. Et je lui ai répondu, «  Je vais chercher un endroit où Dieu ne se trouve pas ». Et mon père m’a compris.

 Aujourd’hui, je continue à rechercher la solitude ....à être seul. 

Et voilà, je suis ici en essayant de pratiquer la psychanalyse... (Je ferme la parenthèse)

A partir de certaines réflexions sur « Co-Ire » :

 

 « Ce livre est écrit en marge du Système qui a créé l’enfance moderne, l’a définie, compartimentée, et la maintient moins dans un état de sujétion et de contrainte que de consentement et de torpeur. Mais loin de nous la prétention de l’éveiller ou de dicter quoi que ce soit. Notre projet n’est pas politique, à peine t h é o r i q u e, essentiellement descriptif. Descriptif, mais pas à la façon d’un enquêteur. Et c’est pourquoi nous allons d’abord et par principe, nous servir des romanciers , de ceux surtout qui ont le mieux parlé de l’enfance, parce qu’ils n’ont pas eu le souci de l’expliquer ni de la guider ». (« Co-Ire », prospectus)

Ce point est important, pour pouvoir sortir d’ un contexte scientifique, idéologique, et de la psychologie évolutive. 

Je continue :

 « Nous ne sommes pas portés sur la révélation, surtout pas sur la révélation de l’enfance. Nous n’avons rien cherché derrière l’écran, mais juste à faire glisser les images sur la page. Non pas, à notre tour, pour en mettre la constellation en pleine lumière, mais la laissant dans une pénombre propice. Avec le parti-pris systématique de suggérer plutôt, d’évoquer. Dans l’espoir que cette entreprise trouvera des complices. » (« Co-Ire », prospectus)

 J’ai choisi cette citation parce que ce qui m’intéresse surtout est l’idée de complicité, car c’est dans la complicité que nous pouvons parler librement et qu’il est possible de transmettre quelque chose, une manière non hiérarchique qui permet une autre compréhension du monde. 

Comme vous pouvez l’imaginer, les auteurs trouvent en moi un complice, un allié.

C’est très intéressant de penser hors du paradigme scientifique, pour obtenir une plus grande liberté. Parce que pour penser, il est nécessaire de franchir les limites, mais avec un double mouvement : pour commencer, c’est indispensable d’inexprimer l’exprimable, faire entendre la voix de ce qui parvenu à la surface du langage et finit par s’y engluer, c’est précisément notre tâche. C’est un long, difficile et minutieux travail, qui vise à défaire les constructions mensongères ou simplement illusoires de la « langue du monde ». A cet effet, je citerai Nathalie Sarraute, dans son texte “Pour un oui ou pour un non”. Voici quelques lignes de la préface : « Parce qu’il lui a toujours semblé que les mots figent nécessairement ce qu’ils touchent et recouvrent, il lui faut sans cesse réchauffer les paroles que la routine inauthentique de la « communication » gèle en plein vol, à peine prononcées. Et comme dans « Pantagruel », dans le Quart Livre de Rabelais, le lecteur est invité à écouter les lambeaux de phrases qu’il a captés, et qui nous reviennent comme amplifiés de leur long séjour dans le glaces du quotidien. Comme nous dit clairement Nathalie Sarraute, « c’est essayer un épurement progressif des processus de dévoilement du « tropisme », cette émotion infime, ce petit malaise innommable, qui je crois est la cause de la déflagration souterraine de la vie moderne ».

Bien, on continue avec « Co-Ire » :

UN ROMAN D’ENFANCE, L’ENFANT INTERDIT

 Comme le soulignent clairement Guy Hocquenghem et René Schérer, « Quoi qu’il fasse, l’enfant est dedans. Être enfant, c’est inévitablement « être au-dedans » et il se définit par cela : maison familiale, école, patronage quelconque pour les loisirs ». (« Co-Ire », p.46).

 Il est vrai que un enfant dehors, cela se conçoit difficilement, et je cite encore : « Supposer telle chose est déjà avoir franchi le pas qui fait de vous un contestataire, un original ». (Id.,p.46)

 Les auteurs mentionnent aussi Christiane Rochefort, l’auteure de « Les enfants d’abord », entre autres, et je suis d’accord avec eux : « Le beau point de départ de son dernier roman est de s’être installé d’emblée dans cette fiction : “Un enfant hors de l’école, c’est un pur rêve“, mais rêve si difficile à prolonger que le roman s’enferre bientôt dans les artifices d’une enfance qui tourne en rond et se regarde le nombril, sans pouvoir échapper à ce que Witold Gombrowicz appelle “ le mignon cucul enfantin ” ».

 Mais il est vrai, d’abord, que l’enfant dehors, c’est-à-dire vivant hors de quelque réseau familial, scolaire, de surveillance en général, est proprement inimaginable, parce que c’est inconcevable.

J’ai choisi certaines citations de Christiane Rochefort, extraites de son essai qui me paraissent pertinentes :

« Le Capitalisme sépare les tranches d’âge, de revenus, de cultures, etc. Il quadrille le peuple » 

« L’oppression des enfants est première, et fondamentale. Elle est le moule de toutes les autres. » 

« Si les chenilles avaient des analystes elles ne deviendraient jamais des papillons. »  

LE CHANTAGE AFFECTIF

 « A chaque étape de son temps d’enfance, à chaque heure ou presque de sa journée, l’enfant ne se définit que dans un certain champ dont la structure est, pour lui, plus ou moins souple, mais toujours impérative, spatialement et temporellement déterminante : l’enfant doit être localisé quelque part. De son point de vue à lui, enfant, cela veut dire que ce qu’on lui inculque d’abord, le présupposé sans conteste de sa vie d’enfant, est qu’il doit être en mesure, toujours, d’indiquer là où il est, de rendre compte de ce qu’il fait ou a fait. Et, certes, cela n’apparaît pas uniformément comme une contrainte extérieure, comme une demande explicite de l’adulte. Mais cette dernière condition de la vie enfantine est toujours présente, et d’autant plus forte qu’elle se mêle à une sorte de chantage ». (« Co-Ire », p. 46) Nous pouvons penser que le surmoi freudien commence à agir...

 Le roman de Madame Guizot, « L’écolier », commence par l’attente de Raoul qui est, alors qu’il devrait être depuis longtemps revenu du collège, indûment en retard. Et cette circonstance permet à la géniale romancière - car géniale elle l’est en ce genre mineur qu’est le roman éducatif - de définir la personnalité de son héros, les traits de son caractère, à partir de la simple déviance de son trajet : de le mettre en situation dans sa relation à la paranoïa paternelle poussée jusqu’aux plus extravagantes limites. Car, ce qui constitue d’emblée Raoul, c’est son crime, sa monstruosité dont il n’aura jamais fini de se racheter, par quoi il échappe à l’enfance telle qu’elle devrait être, c’est-à-dire le refus de suivre le chemin normal et le plus court depuis l’école, qui scellerait sa dépendance. « Vous savez comment il est, dit à son père le domestique qui devait le ramener du collège. J’ai eu beau lui dire, il a voulu absolument prendre à travers les champs, les haies, les fossés, que sais-je ? ...Il m’a dit qu’il serait avant moi au chemin croisé ; je l’y ai attendu longtemps, et vous voyez ». 

Voici la révolte, selon Guy Hocquenghem.

La tentative d’un nouveau chemin pour Raoul, et pour les autres, ceux qui obéissent, la fantaisie de l’évasion ...

L’ENFANT INTERDIT

Je continue avec « Co-Ire », mais avant un petit commentaire :

 Hocquenghem et Schérer entendait avec « Co-Ire » ne pas le laisser- l’enfant - prisonnier de l’institution. Et, selon eux, l’imposition de la famille hétérosexuelle et reproductrice.

Et bien....Toutes les lectures susceptibles de le rendre à lui-même était bienvenues, à commencer par celles qui racontent son apprentissage par des écarts significatifs échappant à tous ceux qui voudraient se l’approprier.

 « L’intérêt, pour nous, de « L’écolier », comme des quelques citations précédentes, est de faire sauter aux yeux cette charlatanerie. »

Il est vrai qu’entre l’enfant de 1830 noble et bourgeois et le petit écolier quelconque d’aujourd’hui, il y a eu, au sein de la famille, déplacement de l’axe des dépendances. Par exemple pour Madame Guizot, il s’agit d’inculquer l’obéissance au chef de famille, au père, comme condition première du salut moral et physique. 

Je crois que C’est le premier pas vers la privatisation et la normalisation de l’être de l’enfant. 

Car cette obéissance, en tant que ce rapport privé et sui generis de l’enfant à son père n’a rien d’évident à une époque où les contacts de loin en loin entre les parents et les enfants sont encore monnaie courante, par nécessité dans les classes populaires et par obligation de gagner sa vie, par distance aristocratique chez les nobles où le sens de l’engagement que crée le nom, celui de la lignée, ressortit à une autre logique. C’est pourquoi supprimer toute relation trop tendre entre le père et l’enfant, forger un père sévère à l’excès et un fils qui ne l’aimera que par devoir. Car c’est bien cela qu’il a fallu d’abord démontrer et enraciner dans les âmes pour que l’enfant contemporain ait pu naître, ait été rendu « possible » (on dit bien, à l’encontre, un enfant impossible). Implanter cette vérité si contraire à la nature que chaque livre de civilité ou d’éducation doit la rappeler : « L’obligation des enfants, c’est d’honorer et de respecter l’auteur de leurs jours. »

Mais, en notre temps, il s’agit d’autre chose, le déplacement s’est opéré du père à la mère, investissant au plus profond de l’enfant l’inquiétude maternelle, en une intimité qui ne retient plus grand chose de l’obligation extérieure, étant amour universel, naturel, allant de soi. Tout au moins, Oedipe dixit. La relation de dépendance est recouverte par la relation affective, le trait de civilisation devient une constante psychologique.

Or, c’est au premier que nous nous attachons, car il n’y a pas de psychologie de l’enfant, il n’y a que des champs, familial, pédagogique ou autres, au sein desquels se développent certains types de demandes et de réponses. La constitution de ces champs, l’établissement de ces filets, tendant à l’arracher à une vie publique où facilement il se perdrait, dont, au premier chef, le piège de « l’observation » sont le nondit de l’immense littérature psychologico-psychanalytique, nommée « scientifique » consacrée à l’enfance. Si un psychologue l’évoque, ce n’est jamais que par la bande, et comme un phénomène tout à fait accessoire : il faut bien protéger l’enfant parce qu’il est faible, l’élever parce qu’il croît, l’éduquer parce qu’il ignore, le connaître en l’observant pour agir efficacement sur lui et pour lui.

Parmi d’autres, d’un théoricien de seconde zone, mais qui a le mérite de reconnaître le fait sans en tirer aucune conséquence pour la psychologie : « L’enfant vit par delà luimême, mais c’est dans un milieu clos, dans un milieu bien gardé par des barrières dont l’adulte entoure la tendre enfance afin de la préserver. L’enfant ne connaît point la sévérité de l’existence pure, de l’être concret, ni de l’être social. Il ne connaît point le souci du salaire quotidien, il ne connaît pas le prix du temps”. (« Co-Ire »,p.52)

Je cite Maurice Merleau-Ponty « Le pouvoir porte en lui un halo, et sa malédiction est ...de ne pas voir l’image de lui même qu’il offre aux autres »

Une autre chose importante :

 La mélange de deux choses, qui pour les auteurs au contraire, doivent être soigneusement dissociées : une forme patriarcale de la famille se fondant sur l’autorité du père, et une forme où la famille est pénétrée par les institutions qui prennent l’enfant en charge, forme disciplinaire diffuse, qui utilise la famille, s’appuie sur elle, mais ne se réduit pas à elle.

La première forme, c’est évident, tend à disparaître, mais on enfonce des portes ouvertes quand on dit qu’il y a crise de l’autorité paternelle, et on tombe tout à fait hors du problème lorsqu’on pense qu’avec la disparition de cette autorité le Système de l’enfance s’effondre. Bien plus, à nos yeux, la famille patriarcale est totalement étrangère à l’établissement du système de l’enfance, c’est-à-dire à la mise en place des structures socio-historiques qui ont produit l’enfance telle que nous la connaissons, l’ont enclose, protégée, surveillée, en la constituant intérieurement avec ses traits psychologiques actuels. De l’enfant de famille déjà mis en place, avec la symbolisation des rapports familiaux dans le complexe d’Oedipe, pour qu’il y ait confusion entre le père et le représentant de « la Loi », le « signifiant » universel de la condition d’enfance. En ce sens, il est bien vrai que la bataille contre l’Oedipe est une mauvaise bataille, un jeu de salon (ou des familles). S’acharner à enfoncer l’Oedipe, l’autorité du père, c’est se laisser prendre au piège, se battre contre des moulins à vent. La dénonciation de ce faux-semblant, c’est bien là d’ailleurs ce qui est le plus directement lisible dans le livre polémique de L’anti-oedipe.  

- Voici Quelques transitoires confusions inachevées : la confusion me fait bouger, me meut.

 Comment contester l´incontestable ? Surtout si l´incontestable est cela qui silence, qui obture la pensée, qui l´empêche de se développer. Je me rends compte que parler de l´enfance est un de ces thèmes difficiles en raison de la place que les enfants occupent dans notre société et du soin qu´on leur prodigue. On dit d´habitude qu´ils sont le futur et c´est vrai. Pourtant, je me pose la question et je vous la pose : est-ce que nous préservons cet espace appelé enfance, considéré comme un laboratoire d´essais pour l´acquisition de singularités ? Est-ce que nous ne sommes pas en train de l´effacer de ce monde ?

 Lors du dernier colloque de l´École Lacanienne de Psychanalyse à Buenos Aires, j´ai ébauché un parallélisme entre ceux qu’on appelle les fous, les peuples autochtones et les enfants. Il se génère une certaine vulnérabilité par rapport à la rencontre-collision avec ces paroles normatives qui scelleront leur destin : la colonisation dans le cas des habitants originaires, la psychiatrisation et la psychopathologisation postérieure dans le cas des fous et, dans celui des enfants, l´imposition d´une seule manière humaine-occidentale d´ être. 

Si je m´attarde en cette occasion sur les enfants et la notion de l´enfance, c´est parce qu´ils ne sont pas seulement le futur mais aussi un pont qui lie une génération à l´autre. Les choses changent, mais conservent leur axe fondamental, celui que Foucault nomme la « norme bio-hétéro ». Les allées et venues par rapport au genre sont loin d´être épuisées. Ce que nous avons gagné d´une part, s´est perdu de l´autre. 

A ce propos, je voudrais reprendre un passage du livre de David Lapoujade, « Deleuze, Les Mouvements Aberrants », sur l´œuvre commune de Deleuze et Guattari. Lapoujade s´interroge et réfléchit à propos de la création de nouvelles logiques éloignées des modèles rationnels classiques du marxisme ou du structuralisme orthodoxe des années 1960-1980.

 « Ces logiques n’ont rien d’abstrait, au contraire : ce sont des modes de peuplement de la terre. Par peuplement, il ne faut pas seulement entendre les populations humaines, mais les populations physiques, chimiques, animales, qui composent la Nature tout autant que les populations affectives, mentales, politiques qui peuplent la pensée des hommes. Quelle est la logique de tous ces peuplements ?

Poser cette question est aussi une manière d’interroger leur légitimité. Ainsi le capitalisme : de quel droit se déploie-t-il sur la terre ? De quel droit s’approprie-t-il les cerveaux pour le peupler d’images et de sons ? De quel droit asservit-il les corps ? » Je me fais écho des paroles de Lapoujade. Le capitalisme capture nos enfants, les modélise en les transformant en futur. Mais pouvons-nous l´interroger, pouvonsnous argumenter ? Comment faire pour que l´enfance ne soit pas une tour de contrôle ou un panoptique sans renoncer pour autant aux bons soins qu´il faut prodiguer à nos enfants ? Est -ce que nous pouvons faire de l´enfance un lieu d´errance et de vacarme ? 

 Je voudrais aussi souligner la différence entre ce que nous appelons « âge » et « temps », en me basant sur la distinction que propose l´anthropologue Marc Augé. Il me semble pertinent de l´évoquer, car en effet, l´ âge est quelque chose que cette société nous impose, et donc relié au concept modélisateur. L´idéologie d´une « bonne et saine croissance », un vrai dogme, injecte dans la biologie des caractéristiques déterminées, stimulant certaines d´entre elles et en rejetant 

d´autres. En outre, cette idéologie nous déterritorialise du temps et nous reterritorialise dans un autre temps : celui de l´âge chronologique et ses expectatives. Ce dedans qui nous accompagnera toute notre vie. 

 

 Et voici le point capital. L´enfance est le passeport et la porte d´entrée pour l´humain normativisé, une idée qu´on a dans la tête, qu´on nous inocule. La biologie reste assujettie à ce concept évolutif d´éduquer les enfants « pour qu´ils suivent le bon chemin » et non pas à une programmation génétique. Ce qui est considéré comme étant un enfant et ses possibilités est en fait un terrain inconnu par rapport à ces dernières. Personne ne sait de quoi un enfant est capable …

Pourtant nous devons admettre que notre contact avec les enfants est assez limité. Je me suis déjà référé à ce point en citant certains paragraphes de Co-ire. Lee Edelman, dans son livre « Merde au futur », que je n´ai pas encore analysé mais dont le titre m´a beaucoup frappé, expose cette relation entre l´enfant et le futur de manière catégorique, comme quand Bill Clinton utilisa sa fille comme modèle de bonne éducation. 

 Dans un travail d’Anne Querrien, l’idée cauchemardesque de « l’enseignement », « l’ensaignement » , idée exprimée en même temps que le désir de sortir du carcan familial, des territoires professionnels et sociaux assignés , le travail de Anne Querrien, publié dans la revue Recherches, fondée par Felix Guattari en 1965, qui se dédie à la réflexion sur les institutions qui façonnent les esprits des enfants, permettant de porter loin la critique contre les appropriations indues de l’enfant, contre son infantilisation et sa familisation, en l’occurrence contre une école qui fabrique des êtres à la mesure de son idéologie et du marché qui va avec, qui normalise et uniformise les élèves . Je vais poser une question ...l’enfant ne se présente-t–il pas d’abord comme un ingouvernable ?

Présenter d´autres logiques et d´autres manières d´être dans le monde, préserver cet état déstabilisant que Freud attribua à la psychanalyse, est, il me semble, notre devoir, une action micro-politique qu’il ne faut pas laisser dans les mains des corporations.

Je conclurai avec Foucault :

«  La volonté des individus doit s´insérer dans une réalité que les gouvernements ont tenté de monopoliser. C´est ce monopole qu’il faut miner jour après jour ».

 

 Comme le résume Schérer , « Faire l’enfant contemporain de tous, (...), c’est aussi lui permettre d’échapper, et soi avec lui, à tous les codages, éducatifs, parentaux et sexuels. Suivant la ligne de l’essor passionnel et de nouveaux agencements d’écriture ».

L’enfance c’est la couleur et sa jubilation, et la couleur c’est déjà la révolte, c’est à dire l’éclat, l’effusion, l’affect , son avènement salutaire chasse la dichotomie du noir et blanc, avec la grisaille son avatar. L’enfance, c’est l’origine du désir comme ouverture au monde...L’enfant, cet apatride, serait il fait pour être enlevé ? C’est une question qui touche à l’âme, à l’amour –à l’amour -c’est à dire à la passion par excellence –« pivotale » selon Fourrier-qui nous anime. Avoir une âme, c’est goûter à l’infini, c’est à dire à l’illimité, c’est pourquoi tout est bon pour s’imprégner de l’enfance pérenne en nous. L’éloge venait de Baudelaire : « l’enfant voit tout en nouveauté, il est toujours ivre. » (« La Révolte », p.29)

Le carcan catégoriel, psychologisant, exigeait pour se sauver de s’impersonnaliser Concevoir une subjectivation, un rapport à soi, qui ne se produise plus sous l’emprise d’un unique sujet, mais dans la multiplicité des subjectivités décentrées . Avec la mise en cause du sujet, tombaient les idées de transcendance, de hiérarchie, de maître, de verticalité, de centre , tombait l’idéalisme de l’homme-norme qui accapare l’Occident blanc. Un discours qui ouvrir la voie à l’irreprésentable . Sortir d’ une société en crise en faisant du chantage aux désirs.

Puisque l’enfance n’existe pas. Car les enfants ne nomment pas l’enfance, les jeux même la nient ! La tirent vers un ailleurs pourtant inhabitable : le monde adulte , la

« réalité »

« Créer ou crever : à nous de choisir » (« La Révolte », p.71) 

Je cite « Co-Ire » : 

« La fonction de l’enfant est d’établir le lien, la beauté, la parure, de briser les égoïsmes, d’apporter les enthousiasmes là où les personnes se contentent de discuter des échanges. Ce n’est pas là un mythe de l’enfance, mais au contraire sa tangible réalité. Puisque, plus que la parole, le toucher est le propre de l’enfant, plus que le discours, la démarche et le parcours, il est là pour nous rappeler tout ce que chacun a enfoui et oublié, perdu dans son « quant à soi ».

Nous ne sommes dans cette société ni sur les gradins ni sur la scène, mais dans la machine panoptique... » (M. Foucault).

 

LA CONSTELLATION D’ENFANCE

Je finirai avec « Co-Ire » :

« Aussi ne proposons-nous pas un contre-système, mais replaçons l’enfant dans la constellation où il se tient. Le mot constellation, nous l’empruntons à Rilke. Musil et Tournier l’on également utilisé.

Les figures de la constellation ne sont ni des fantasmes ni des métaphores. On peut les concevoir comme des paradigmes. Mais ce sont surtout les tenseurs d’un champ de forces. Ou, si l’on veut, les étoiles parmi lesquelles, selon la belle image australienne que rapporte Gezà Roheim

« L’enfant prend place dans la voie lactée » (« Co-Ire », Pivot)

 

Post finale

LEE EDELMAN :

"Croissez et multipliez" : qui oserait aller contre l’appel du futur et de l’Enfant qui l’incarne, tous deux vissés au cœur des arguments des politiques de tous bords ? Lee Edelman ouvre le ban en faisant du queer et du sinthomosexuel (Lacan) ceux qui entravent cette logique futuriste, et ironiquement la démontent. Lus au prisme lacanien, la vie politique américaine, Dickens (Un chant de Noël), Hitchcock (La Mort aux trousses, Les Oiseaux), Baudrillard (La Solution finale), font apparaître cette collusion Enfant-futur pour ce qu’elle est : une ligature entre la fabrique du sens et la reproduction de soi dans l’espèce, pour le plus grand bénéfice des pouvoirs en place.

Nous pouvons peut-être aussi songer à une autre voie.

Eduardo Bernasconi, Strasbourg , Novembre 2016 

Eduardo Bernasconi

est membre de l´Ecole Lacanienne de Psychanalyse, et exerce à Buenos Aires, Argentine, où il dirige Andamiajes Lacanianos (Echafaudages Lacaniens), un espace publique qui encourage les débats sur la psychanalyse, la philosophie, la sociologie et les thèmes d´actualité.

Il est l´auteur de "Sobre Duelos , Enlutados y Duelistas »(Sur les Deuils, en Deuil et Ceux qui lesouffrent » (Editions Lumen) et il a publié des textes dans la revue Litoral du Mexique (numéros 43 y 44) ainsi que dans la revue Artefactos, Buenos Aires, entre autres.

Eduardo Bernasconi réalise ses activités aussi au Mexique (D.f, Querétaro) et en Espagne, (Asturies). A Paris, il participe au séminaire Les lundis de Corrélats et aux colloques de L´Ecole Lacanienne (Racines à Nu, Octobre 2010).

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Bibliographie :

- Guy Hochenhem, René Schérer, « Co-Ire, Album systématique de l’enfance »

- Guy Hocquenghem, « La Révolte, 1946/1988 », préface de René Schérer 

- Gilles Deleuze et Felix Guattari,« L’Anti-Oedipe »

- Witold Gombrowicz, « L’art d’être immature et de le rester. » Revue de philosophie n°104. Novembre 2016. 

- Lee Edelman, « Merde au Futur, théorie queer et pulsion de mort »

- David Lapoujade, « Deleuze,Les Mouvements Aberrants » 

- Nathalie Sarraute, « Pour un oui ou pour un non. » Préface à la page 7/8. Arnaud  Rykner.